Tenner moude Yun Elez / Barzhoneg gant Ivonig Picard

Tenner mouded yun Elez

Da viz mae, mintin mad, en e veg eur hornig,

Ha dindan e gazell peurvuia eur balig,

Aliez diarhen, e kerz war-zu ar yun

E-leh ma vez kavet bep devez eus ar zun

En eun toull kaillareg, kuzet beteg e choug :

A-wechou ne weler nag e benn nag e houg

Eun dro, en eur zistrei a vale e Forhen,

Anavezet e Breiz en abeg d’e dorgenn,

E c’hoantais kleved gand eun tenner brudet

E petra e soñje en e boullig mouded :

« Me a vefe eüruz m’em-befe mignoniez

« Perag eta ez on gwelet fall aliez

« Kemeret ‘vid eun teuz, enr morian, eun touseg,

« Gwallgaset gand a-leiz, gand meur a vabouzeg,

« Beteg da eur va fred, pa zebran va zamm kreun,

« War vord va zoull mouded pe e penn eur feunteun ?

« En eur vro paour e koad, ped, hebdon, er goan,

« A varvfe gand ar riou, ne boazfe ket o hoan ?

« Me a garfe beva e-touëz ar re all,

‘Vel eun den a zoare ha nann eun aneval…

« Brema~ n’em-eus, siowaz !

« Med dispriz, eur wech c’hoaz,

« Ha ‘vid komagnunez ar sparfilli treitour

« O plava misteriuz pe evel eur baenour

« Ar gerheiz dianket oh ehan war eun troad ;

« O yudal en oabl briz eul lapous divroad…

« ‘Vel-se, pa gouez an noz war gribenn ar mein glaz,

« ‘Tilezan va labour evid mond d’an hent braz ;

« Ha bep gwech ‘n eur bellaad gand mall diouz Yun Elez,

« ‘N em gavan dizammet ha leun a levenez ;

« Dranl, va fenn a zavan ; c’hwitellad ‘ran d’ar bed,

« Kana a ran d’an neñv, mousc’hoarzin d’ar stered ! »

Le tourbier du Yun Elez

En mai de bon matin, la pipe entre les dents,

Sous l’aisselle une pelle, calée bien fermement,

Le plus souvent nu-pieds, il va vers le marais,

Là où jour après jour il trime sans arrêt.

Enfoncé dans son trou fangeux jusqu’aux épaules,

Parfois même sa tête ne dépasse pas du sol.

Une fois venant à pied par Forhan où domine

Dans ce coin de Bretagne l’imposante colline,

J’eus le plaisir d’entendre un tourbier me confier

Quelles étaient dans son trou de tourbe, ses pensées. :

« Si j’avais des amis, comme je serais content,

Mais pourquoi donc suis-je mal vu aussi souvent ?

Traité comme un fantôme, un noiraud, un crapaud,

Critiqué par beaucoup, victime des ragots,

Même à l’heure du repas, quand je mange un morceau

Assis près de mon trou, ou bien au bord de l’eau ?

Combien de miséreux, dans ce lieu pauvre en bois

Périraient en hiver, mangeraient toujours froid ?

J’aimerais en société mener une vie normale,

Jugé en honnête homme, pas comme un animal…

Je n’ai le droit, hélas !

Qu’à un mépris tenace,

Et comme compagnie les éperviers perfides

Qui planent mystérieux, ou sur son pied rigide

Le héron égaré, figé, sans mouvement,

Et l’oiseau migrateur criant au firmament…

Lorsque tombe la nuit sur les sommets schisteux

Je décroche et rejoins le chemin caillouteux,

En quittant le marais de l’Ellez je ressens

Chaque fois du bonheur, un grand soulagement ;

Je vais la tête haute, je siffle au monde entier

Et mon gai chant s’élève vers le ciel étoilé.